La Plume Rouge

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Auteur: Cristóbal A. A. Hernández.

Paris, le 25 août 2021.

Pour Lisa et Zoé, dont les portraits qu’elles dessinent pendant les cours d’anglais pourraient s’avérer plus dangereux qu’elles ne le pensent…

La Maison était immense, immense mais en très mauvais état. Vincent l’avait explorée au petit matin avec sa famille qui comportait ses parents, ses grands-parents, ses oncles et tantes et tout un carnaval de cousins et cousines plus ou moins éloignés ainsi que son vénérable arrière-grand-père Marcel, dernier représentant de la quatrième ligne de son arbre généalogique. Tous avaient tenu à explorer la Maison ensemble car chacun voulait figurer parmi les premiers à y pénétrer. Aucun d’entre eux n’y avait jamais mis les pieds, même Papy Marcel. Lorsque Frédéric Sartre, le père de Vincent, tourna la vieille clef de bronze dans le portail vert de gris, la famille se précipita à l’intérieur comme un groupe d’enfants après l’annonce du goûter.

         La Maison appartenait au père de Vincent car il en avait héritée, pour une mystérieuse raison, suite au décès du Vieil Oncle. Celui-ci s’était suicidé d’une balle d’un vieux Walther P38 datant de la Seconde Guerre mondiale dans la tête. Le directeur du salon funéraire leur avait assuré qu’il n’avait pas souffert. Mais en réalité, tout le monde dans la famille s’en moquait parfaitement. Le Vieil Oncle était de loin son membre le plus âgé : il était mort à 107 ans. Tous connaissaient son existence mais aucun ne lui avait jamais adressé la parole et c’est tout juste si Papy Marcel l’avait entr’aperçu trois fois dans sa vie, toujours au volant de sa vieille Rolls-Royce Phantom V.

         C’était un personnage énigmatique que son père avait poétiquement désigné comme « fou à lier » à Vincent lorsque, enfant, il l’avait interrogé à son sujet. Et pour cause, la légende familiale affirmait qu’il ne demeurait plus une once de raison dans ce personnage. Il aurait fui l’Ukraine et le rideau de fer après la guerre avec une fille dont il était fou amoureux. La mort de cette fille lui aurait causé tant de souffrance que la folie l’aurait gagné. On l’appelait le Vieil Oncle mais personne ne savait de qui il était l’oncle et quel lien le reliait à la famille Sartre. Vincent n’avait découvert son véritable nom que le jour de son enterrement : il se nommait Taras Fomenko. Mais aussi fou et mystérieux avait-il été, il avait aussi été, aux dires de chacun, immensément riche et cette fortune aurait été bâtie, selon les versions, sur le crime ou la magie. Maintenant qu’il n’était plus, chacun se réjouissait de sa part de l’héritage mais tous enviaient le père de Vincent d’avoir obtenu la Maison.

         Il fallu presque une journée entière à Vincent et à sa famille pour visiter entièrement la demeure et ils en conclurent que, malgré sa taille qui correspondait plus à la définition de manoir que de maison, la rénover coûterait si cher qu’il était préférable d’acheter un palais en bord de mer. Voilà pourquoi, lorsque la famille éloignée quitta les lieux – après avoir soigneusement examiné d’antiques tapisseries rongées par les mites et volé la moitié de l’argenterie, elle avait définitivement renoncé à toute jalousie à l’égard du père de Vincent.

         Un grand silence tomba alors sur les chambres, salons, boudoirs, toilettes, salles de bal et salles de réception de la Maison. Le père de Vincent, un homme âgé d’une cinquantaine d’années aux cheveux noirs grisonnants, aux épaules larges et au teint pâle de celui qui reste cloîtré à l’intérieur à longueur de journée, triait des papiers dans un bureau du rez-de-chaussée relativement épargné par les toiles d’araignées. Sa mère, une petite femme fine, discrète et aimable circulait de pièce en pièce pour en faire l’inventaire à l’aide d’un gros cahier vierge aux pages jaunies découvert au hasard dans un tiroir où une souris avait fait son nid. Vincent, lui, explorait le grenier. C’était un grand jeune homme aux cheveux d’un noir de poix communs aux Sartre. Il avait vingt-cinq ans, l’esprit vif et l’humour facile et était un écrivain passable dont les livres appartenaient tous à la catégorie « posé à l’entrée des toilettes » et non « posé sur la table de chevet ». Sa petite amie s’appelait Claire, il l’aimait et elle l’aimait mais elle supportait mal ses sautes d’humeur et avait la mauvaise manie de courir se réfugier chez ses parents à chacune d’elle.

         En effet, il arrivait de temps en temps que Vincent soit envahi par une colère bestiale, une de ces fureurs qui vous saisissent sans raison mais vous donnent envie de hurler et de tout casser. Depuis son plus jeune âge, ces colères l’avaient hanté de jour comme dans ses plus sombres cauchemars. Il en avait honte et avait plus honte encore de ne pouvoir les contrôler. Il avait consulté des psychiatres, d’éminents médecins, des presque médecins et des sortes de chamanes mais ils s’étaient tous montrés aussi incapables de le guérir. Le dernier hurluberlu qu’il était allé voir avait même conclu son entretien infructueux par ces mots philosophiques : « Ce doit être votre destin ». Vincent vivait donc tant bien que mal dans l’angoisse de la prochaine crise, comptant chaque jour le séparant de la précédente en espérant que rien ne se produirait le lendemain.

         Le grenier était très vaste, colonisé par une cohorte d’araignées et rempli de toutes sortes de vieilleries dont la grande majorité datait d’une autre époque. Chaque coin recelait d’une nouvelle découverte inattendue : une boîte à musique incrustée de perles dorées, une armure de plates parfaitement conservée, un tableau calciné où on distinguait encore le portrait d’une jeune fille… Mais Vincent ne leur prêta pas la moindre attention. Il n’était attiré que par un seul et unique objet : une grosse malle de chêne bardé de fer disposée sous la petite lucarne ronde.

         Malgré sa taille imposante, elle ne contenait qu’un petit étui blanc à peine plus long que la main de Vincent. La curiosité tiraillant son esprit, Vincent l’ouvrit. Il était composé de deux compartiments : l’un rouge et l’autre bleu. Le rouge contenait une plume écarlate rougeoyant sous la lumière déclinante. Lorsqu’il la prit entre ses doigts, une onde de bien-être se diffusa de son bras vers son cœur. Un poids s’enleva de sa poitrine, son corps se relâcha et une vague de sérénité emplit tout son être. Mais il n’arrivait pas à se défaire du sentiment que quelque chose n’allait pas, que cette plume agissait comme une drogue, essayant de l’apaiser pour endormir ses défenses. Mais des défenses contre quoi ? pensa-t-il, je m’inquiète pour rien, ce n’est qu’une plume. Mais tout de même, elle a quelque chose de spécial… comme un aura maléfique terriblement attirant et enchanteur. Un pouvoir hypnotique. Oui, c’est ça, un pouvoir hypnotique… Mais non Vincent, qu’est-ce que tu racontes ? Deviendrais-tu fou ? Ou simplement paranoïaque ?C’est une plume, juste une plume rouge que le vieux a rangé là pour étonner les rapaces venu le dépouiller après son suicide !

         Il transpirait se rendit-il soudain compte. Il prit subitement conscience de l’absurdité de son conflit intérieur et reposa la plume à sa place. N’empêche qu’elle avait quelque chose de surnaturel. Le compartiment bleu ne contenait pas de plume mais un morceau de papier parcouru par la même écriture tremblotante que le testament du Vieil Oncle. Sans qu’il sache pourquoi, Vincent la lut à voix haute :

         « L’Oiseau-Lumière se posa sur le Monde. L’Oiseau-Lumière donna une plume à chaque Gardien. L’une pour le bien, l’autre pour le mal. L’une pour l’eau, l’autre pour le feu. L’une pour le plaisir, l’autre pour la souffrance. L’une pour la joie, l’autre pour la colère. L’une pour l’amour, l’autre pour la vengeance. L’une pour la vie, l’autre pour la mort. Puis l’Oiseau-Lumière quitta le Monde et rejoignit la Volière des Étoiles. »

         Le mot « mort » était écrit plus foncé que les autres, comme si le Vieil Oncle avait appuyé plus fort sur son stylo. Le papier s’achevait par une tâche d’encre sur laquelle était imprimée l’empreinte d’un pouce.

         Vincent ne comprenait pas l’intérêt d’un tel message. Était-ce une sorte d’avertissement ? Ou simplement les délires d’un vieillard solitaire ? Il n’en savait rien. Jamais dans sa vie il n’avait cru à l’existence d’un dieu omnipotent et jamais il n’avait porté foi aux récits de sectes ou cru en l’existence d’une quelconque magie. Il y aurait peut-être cru si ses prières et les soi-disant guérisseurs avaient mis fin à ses crises mais il n’en était rien. Il sentait toujours, au fond de lui, que la bête dormait et n’attendait qu’à se libérer au moment le plus opportun. Toutefois, cette plume, ces mots… Il lui semblait qu’il y avait quelque chose de vrai là-dedans. Il avait un très mauvais pressentiment ; toucher cette plume n’avait pas été une bonne idée. Désormais une infime partie d’elle était reliée à son esprit, un lien s’était formé entre eux. Vincent le sentait.

L’une pour l’eau, l’autre pour le feu.

L’une pour la vie, l’autre pour la mort.

         Cette plume était rouge, rouge feu. Il l’avait touchée, elle l’avait touché. Ils étaient reliés.

         Ce tumulte de pensées lui donna un puissant mal de tête. Le grenier tournoyait autour de lui. Il se massa les tempes pour essayer d’évacuer un début de migraine. Ça ne va pas, ça ne va pas du tout. Il chancela et dû se retenir au couvercle du coffre pour ne pas tomber.

         « Vincent ? Tout va bien ?

         C’était sa mère, elle venait d’émerger de l’escalier et le regardait avec des yeux affolés.

         – Oui, oui, tout va bien, répondit Vincent.

         Et en effet, tout était revenu à la normale. L’arrivée de sa mère avait sans doute fait fuir ce vertige passager. Mais ce n’était pas un vertige passager et il le savait. C’était autre chose, l’ultime défense de son corps face à l’invasion de cette chose.

         – Nous partons, dit Ophélie Sartre malgré sa mine peu convaincue.

         Vincent la regarda avec un regard vide et elle ajouta :

         – C’est nous qui t’avons amené, tu te souviens ? Et ton père doit fermer la maison de toute façon.

         – Ah oui, c’est vrai », dit Vincent en la rejoignant.

         D’un geste machinal, il referma l’étui mais il prit involontairement la plume rouge et la glissa dans la poche arrière de son jean.

Vincent vivait avec Claire dans un petit appartement en banlieue de Condempre. Condempre était la plus grande ville de la Fandre. La ville même comptait près de 250 000 habitants et l’agglomération environ 950 000. Surnommée Ville des Cinq Collines, elle était notamment  réputée pour sa Vieille Ville médiévale, ses remparts parfaitement conservés, sa Citadelle de la Rose, sa cathédrale Saint-Bernard et ses vastes espaces verts où Vincent se plaisait à écrire.

         Dès que son père déposa Vincent devant son immeuble – sans se garer car le parking était toujours rempli des voitures de collection d’un voisin trop optimiste sur la nature humaine, Vincent su que quelque chose n’allait pas. Il était vingt-deux heures et un brouhaha étouffé de musique électronique lui parvenait. Son immeuble n’était occupé que par des personnes âgées qui avaient en grippe toute musique post années 70. Il n’y avait donc, logiquement, que deux suspects : lui-même et Claire. Étant donné qu’il était certain de ne pas avoir laissé une enceinte allumée après avoir réglé le volume au maximum, il connaissait la coupable…

         Remerciant rapidement son père, il courut vers son appartement, enjambant les escaliers quatre à quatre. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait, la musique s’amplifiait. Il trouva là Madame Bouchard, la concierge, frappant du poing contre la porte alors que personne à l’intérieur ne semblait sans soucier. Des lumières colorées tournoyaient sous sa porte d’entrée. A sa vue, la vieille dame lui jeta un regard noir et le réprimanda sans doute en le menaçant d’appeler la police mais Vincent ne l’entendit pas. Sa conscience nageait dans cet océan brumeux qui précédait ses crises. Comme dans un rêve, il repoussa la concierge, se saisit de l’extincteur fixé près de la porte et s’en servit pour briser la poignée.

         Les meubles de son appartement avaient été repoussés contre les murs pour aménager une piste de danse improvisée où se déhanchaient plus d’inconnus que Vincent n’aurait pensé que la salle à manger-salon pouvait en contenir. De gros hauts-parleurs crachaient un torrent de musique et des projecteurs tournants illuminaient la pièce. La table de la salle à manger croulait sous les paquets de chips, bonbons, pizzas et autres aliments diététiques. De l’entrée, Vincent apercevait la cuisine où avait été relégué le canapé. Le petit bar était couvert de bouteilles vides ou pleines – surtout vides – de bière et d’alcools divers. Claire avait eu la décence de fermer à clé l’unique chambre mais la salle de bain semblait avoir été dévalisée et la baignoire était occupée par un jeune homme qui se réveillerait assurément avec un abominable mal de tête. Bref, c’était une fête et les gens s’amusaient.

         Peut-être que si Vincent n’avait été en proie à l’une de ses crises de colère, il se serait joint à ces heureux insouciants au mépris de la concierge et se serait contenté, une fois la fête achevée, de demander à Claire de le prévenir la prochaine fois qu’elle inviterait deux cent personnes chez lui. Mais aujourd’hui, Vincent n’était pas dans son état normal.

         Peu à peu, l’engourdissement le fuyait pour se convertir en rage. Oh non, eut-il le temps de penser. Son visage devint rouge et une grosse veine apparut sur son front. Il sentait la colère se rapprocher, le caresser, le toucher, l’attraper… l’envahir.

         D’un coup sec, il arracha les fils reliant les enceintes à la prise. Un silence de mort tomba sur l’appartement. Les danseurs restèrent pétrifiés une seconde, fixant Vincent d’un air hébété. Claire croisa son regard alors qu’elle avait encore une main posée sur l’avant-bras de son partenaire boutonneux. Vincent la foudroya du regard.

         Soudainement, une avalanche de bruit secoua l’appartement : tous s’étaient mis à parler en même temps. Un grand gaillard menaçant s’approcha de Vincent. Mais avant que ce dernier n’ait le temps d’ouvrir la bouche pour le traiter de noms d’oiseaux, Vincent lui décocha un uppercut dans la mâchoire, le faisant tomber à la renverse. C’était visiblement le signal qu’attendaient les invités pour partir car ils déguerpirent immédiatement sans  – bien sûr – oublier leurs paquets de chips et alcools bas de gamme. Le jeune homme essaya de se relever mais la bière qu’il avait ingurgitée le fit tituber et il dut se faire aider de deux amis pour s’échapper.

         Vincent attrapa par le col le squatteur de la baignoire sans pour autant parvenir à le réveiller et le jeta dans le couloir, dans les bras de Mme Bouchard. Seule restait Claire, regardant ses amis s’en aller, des larmes de rage au coin des yeux. Avant que Vincent ne déverse sa colère sur elle, elle se retourna vers lui et lui cria :

         « Pourquoi est-ce que c’est toujours pareil avec toi ? On ne peut pas s’amuser un peu, c’est ça ? Tu crois que c’est toi qui décide ? J’en ai plus qu’assez de toi et de tes colères ! Oui, c’est ça, regarde moi avec ces yeux méchants et profites-en tant que tu peux me voir car ce ne sera plus jamais le cas ! »

         Elle ponctua sa phrase d’une respectable gifle sur la joue déjà rouge de rage de Vincent, pris son sac et s’en alla à rejoindre ses amis en claquant royalement la porte derrière elle. Vincent resta seul.

         Il enrageait. Sa conscience était un océan de lave en fusion. Il avait envie de frapper dans quelque chose de toutes ses forces, de hurler, de tout dévaster. Son corps était tendu comme la corde d’un arc et ses yeux injectés de sang. Sa respiration était rauque et hachée. Il serrait les poings jusqu’à en faire blanchir les jointures. Il allait faire la chose la plus stupide qu’il ait jamais faite – frapper dans un mur – lorsqu’il l’entendit. La voix.

         C’était une voix au timbre changeant, tantôt grave et forte, tantôt à peine plus audible qu’un chuchotement. Elle répétait quelque chose. Son nom.

         Vincent. Vincent. Vincent.

         Elle envoûtait Vincent. Elle semblait provenir de derrière lui mais il l’entendait dans sa tête. Il se retourna mais ne vit rien. Un frisson de peur l’agita malgré sa fureur. C’est alors qu’il comprit.

         Il sortit la plume de son jean. Elle était plus rouge que jamais. Elle était chaude comme une braise sans que cela ne dérange Vincent. Ses yeux attirés par elle renvoyaient son reflet écarlate.

         Pourquoi tant de colère ? dit-elle d’une voix suave. Pourquoi tant de souffrance ? Ce n’est pas ta faute Vincent. Elle ne comprend pas. Ils ne comprennent pas. Tu ne peux pas leur faire comprendre. Mais…

         « Mais ? » demanda Vincent, suspendu à ses paroles.

         Mais tu peux leur montrer, affirma-t-elle, sa voix devenant plus grave. Tout ce que tu as à faire c’est te laisser emporter par la Plume Rouge. Veux-tu te laisser emporter par la Plume Rouge Vincent ? Veux-tu leur montrer ce que c’est que souffrir comme toi ?

         « Oui, déclara Vincent, la rage contrôlant sa voix, oui. »

         La Plume ne répondit pas mais elle pivota d’elle même dans la main de Vincent de façon à ce qu’il la tienne comme un stylo. Une flamme rouge s’alluma dans le regard de Vincent. Sa colère avait disparu. Il n’était plus en colère, non, à présent il était possédé. Il déverrouilla calmement la porte de sa chambre, sortit une feuille d’un tiroir et la posa à plat sur son petit bureau. Un filtre rouge s’abattit sur sa vision. Sans qu’il la contrôle, sa main virevolta sur la feuille, traçant arcs de cercles et droites d’un encre rouge qui sortait directement de la pointe de la plume et ressemblait à s’y méprendre à du sang pour former le visage d’une précision quasi-photographique de Claire.

         Lorsque le portrait fut achevé, la Plume relâcha son emprise sur Vincent qui s’effondra comme un pantin auquel on aurait coupé les ficelles. Il s’endormit.

Vincent se réveilla aux alentours de midi. Il se redressa brusquement et se cogna la tête contre le bureau sous lequel il s’était endormi. Il poussa un juron sonore en se massant le crâne. Il garderait sans doute une bosse d’une admirable dimension pendant toute la semaine à venir.

         Il s’étira et bailla bruyamment et se dirigea vers la cuisine pour s’offrir un petit-déjeuner-déjeuner. Ses muscles étaient aussi courbatus que s’il avait couru un marathon. Il évacua d’un revers de main les restes de l’orgie de la veille de la table de la salle à manger et ouvrit le frigo. Celui-ci était aussi vide que le jour où il l’avait acheté. J’aurais dû m’y attendre, soupira-t-il intérieurement. N’ayant pas le cœur à se rendre au supermarché, il attrapa un paquet de cacahuètes à moitié consommé et s’installa sur le canapé après l’avoir repositionné en face de la télévision.

         Aussitôt après l’avoir allumée, il se redressa et se frotta les yeux. C’est impossible ! Il monta le son. Le présentateur en ridicule costume vert récapitulait les événements :

         « Tard dans la soirée d’hier, un groupe de jeunes filles en voiture a percuté un poids lourd sur la route Nationale. Leur véhicule a explosé. Aucune n’a survécu. Parmi elles, Claire Fischer, la petite-fille du célèbre chanteur de rock Francis Fischer notamment connu pour son titre » La bière du puits » dans les années 70…  »

         Vincent n’arrivait pas à détacher son regard des images volontairement floutées de l’accident – pour le confort des âmes sensibles. Il était ébahi mais il n’était ni triste ni même choqué. Il éprouvait même une sorte de satisfaction malsaine. Claire est morte, carbonisée comme une bûche dans la cheminée. Sa maudite mère recevra sans doute une belle urne contenant ses prétendues cendres mélangées à des bouts de verre et d’acier. Mais est-ce un hasard si elle trépasse après m’avoir lâché ? Non, bien sûr que non. C’est la Plume Rouge qui a fait ça. Merci la Plume, merci.

         Il jubilait désormais, il jubilait d’une façon qui lui ressemblait si peu. Mais sa joie retomba rapidement. L’actualité suivante arriva (une histoire de record de chaleur en Sibérie) et Vincent s’en désintéressa totalement. Il jeta le sachet de cacahuètes vide par dessus son épaule tout en songeant que faire le ménage lui prendrait une demi-journée entière.

         Attrapant la pile de pages qui constituait son précieux roman, il sortit de l’appartement sans éteindre la télévision. L’avantage de dormir habillé, c’est qu’on a pas besoin de se changer le matin, se réjouit-il. L’inconvénient c’est que si on ne se douche pas, on sent la transpiration accumulée la veille.

         Il parcourut le parc le plus proche, nommé d’après le seul seigneur de la ville dont on avait conservé la mémoire, « Parc Albert d’Arlevent » à la recherche d’un banc libre épargné par les fientes de pigeons. Il s’installa finalement à son endroit préféré : le banc de pierre face à la vieille fontaine. Le bruit de l’eau avait quelque chose d’apaisant qui – il en était convaincu – favorisait son imagination.

         Pourtant, ce jour-là, il ne parvint pas à écrire le moindre mot. Il connaissait l’intrigue à la perfection, tout s’enchaînait parfaitement dans son esprit mais il n’arrivait pas à écrire. Ce n’était pas un problème de stylo, les Bics ne s’épuisent jamais, chacun le sait. Son stylo avait pourtant quelque chose d’étrange, il semblait trop gros et lourd entre ses doigts. Vincent semblait s’être habitué à la légèreté de la Plume…

         Il avait déjà entendu parler du syndrome de la page blanche : ces écrivains qui n’arrivaient pas à finir leur œuvre. Mais il s’était toujours dit que ceux qui en étaient atteints étaient des faibles sans volonté. Cela faisait partie des choses qui n’arrivaient qu’aux autres comme le cancer, gagner au loto ou trouver un trésor dans son jardin. Mais maintenant, il doutait. Une force divine semblait lui interdire de poser le stylo sur la page et d’écrire les mots qu’il avait en tête. Il se concentra, regarda fixement la page, le stylo, la page, le stylo. Il appuya la bille sur le papier et essaya de former un I majuscule pour écrire « Il » mais sa main se crispa et il ne parvint qu’à trouer sa feuille.

         Avec un rugissement de colère, il jeta le stylo dans la fontaine, ce qu’il regretta immédiatement. Il posa son manuscrit sur le banc, enleva chaussures et chaussettes et retroussa son pantalon avant de s’aventurer dans le bassin. Mais à peine eut-il repéré son Bic et pataugé dans sa direction en esquivant les jets de salive d’un dauphin de pierre que le vent se leva. Une bourrasque dispersa les pages de son roman. Une moitié finit dans l’eau et l’autre s’envola aux quatre coins du parc.

         Vincent poussa un grognement animal, faisant se retourner deux  personnes âgées tenant la main d’une petite fille. Puis il essaya pendant des heures de ramasser les fragments épars de son travail sans y parvenir. L’encre des feuilles tombées dans la fontaine avait bavé et les mots n’étaient plus lisibles. Tout était à refaire. Néanmoins, il tenta vainement de retrouver celles s’étant évadées dans le parc.

         Le vent se jouait de lui, faisant s’envoler les feuilles dès qu’il les apercevait. Le soir finit par arriver et avec lui, la pluie. Le parc était vide à présent. Seul demeurait Vincent, pareil à un clochard alcoolique, les yeux rouges de larmes, les habits froissés et les cheveux dépenaillés, courant après des feuilles dont la pluie effaçait le contenu.

         Lorsque le gros de l’averse s’abattit sur le parc, Vincent se résigna à retrouver son banc de pierre. Il n’avait qu’une dizaine de pages sous le bras. Il était désespéré. Son désespoir le rendit soudain fou. Il sauta dans la fontaine en riant comme un hystérique en jetant autour de lui les feuilles qu’il avait récupérées. Puis il se mit à danser au son d’une musique inaudible. Il riait, riait, riait.

Depuis ce jour, Vincent resta enfermé dans son petit appartement. Il s’était souvenu d’une réserve de boîtes de conserve qu’il avait faite longtemps auparavant – au cas où – et ne se nourrissait que de thon en boîte. Il ne se douchait pas, ne se rasait pas et, loin de le ranger, le désordre empira dans l’appartement. Il passait ses journées à regarder par la fenêtre comme un vieux chien en remuant des pensées noires. Il sombrait dans la pire dépression de sa vie.

         Si tout en était resté là, Vincent n’aurait posé de problème à personne. Mais un jour, quelqu’un frappa à sa porte, le dérangeant dans sa solitude. Dès les premiers coups, il sentit la crise approcher, la colère enfler en lui. Il ouvrit brusquement la porte et découvrit la concierge venue lui demander une perceuse prêtée il y a des mois de cela et dont il avait complètement oublié l’existence. Elle débita quelques paroles mais Vincent l’interrompit, la saisissant à la gorge. Je vais serrer, je vais serrer… anticipa-t-il avec effroi. Mais il ne serra pas, il n’étrangla pas la vieille dame. Une force mystérieuse le retint et il entendit à nouveau la voix dans son esprit.

         Non, ne la tue pas comme ça. Elle ose te réclamer des comptes. Elle doit expier, expier par le FEU.

         « Oui », approuva Vincent.

         Il la laissa s’enfuir, sans doute vers le commissariat de police le plus proche. Mais il n’était pas inquiet. Il courut vers le tiroir où il avait rangé la Plume et sortit une nouvelle feuille.

         Mme Bouchard n’atteint jamais le commissariat. Une fuite de gaz se déclara dans la rue qu’elle empruntait en courant. Un passant eut la bonne idée de jeter son mégot de cigarette sur le trottoir et la rue entière explosa.

         Médias comme inspecteurs déclarèrent que la piste de l’incendie criminel était formellement exclue. C’était un accident, rien qu’un accident.

Étrangement, la mort de Mme Bouchard causa plus de peine à Vincent que celle de Claire. Elle lui causa de la peine car elle signait définitivement son appartenance à la Plume Rouge. Il comprit qu’en laissant la Plume Rouge contrôler sa main, en se laissant emporter par elle, il avait renforcé leur lien. Il comprit que tuer sans motif valable comme il venait de le faire avait rendu ce lien inébranlable.

         Désormais, la Plume Rouge le possédait, le contrôlait. Elle se nourrissait de ses émotions néfastes et décuplait leur intensité. Sa colère lors de ses crises, son désespoir d’avoir perdu son manuscrit, sa culpabilité face au meurtre de la vieille concierge, tout cela la rendait forte.

         Mais la Plume avait besoin de ces émotions pour vivre et lorsque Vincent restait inactif dans son appartement sale et anarchique, elle mourrait à petit feu. Pour contrer cette menace, elle se mit à prendre régulièrement le contrôle du corps de Vincent. Elle lui parlait d’une voix douce et envoûtante, le charmait et le consolait jusqu’à ce qu’il accepte de la prendre entre ses mains. Elle réveillait alors sa colère et la dirigeait vers quelqu’un, n’importe qui, une simple proie.

         Les meurtres s’enchaînèrent autour de Vincent sans que personne ne puisse les relier à lui. Monsieur Robert, son voisin d’en face qui allait donner son sang dès qu’il en avait l’occasion se fit écraser alors qu’il était ivre. L’agent d’entretien qui venait parfois nettoyer le hall de l’immeuble périt dans le braquage de la banque du quartier. Cette jeune femme qu’il avait vu un jour promener son chien mourut dans le crash de son avion en vol vers les États-Unis. Une noix de cajou fut fatale à cette vieille dame qui ne manquait jamais de nourrir les pigeons devant l’immeuble de Vincent avant d’aller chercher son pain au petit matin. Je ne suis pas réellement coupable, se répétait-il, c’est la Plume la responsable. Moi je ne suis que l’arme du crime, un simple outil. Qui a jamais songé à enfermer un pistolet, un couteau ou une fiole de poison ? Personne, parce que ce n’est pas leur faute si on se sert d’eux à de mauvais desseins.

         Vincent n’était plus rien, un être immonde, une larve, un parasite de l’humanité lui-même hôte d’un autre parasite. Son corps était à la hauteur de son âme noircie par le vice du crime. Il était devenu extrêmement maigre, ses cheveux et sa barbe crasseux tombaient sur ses épaules et son torse, son haleine seule aurait été capable de faire faner une fleur et son odeur d’éloigner un putois.

         Il se leva un matin et se dit : je n’en peux plus, plutôt la mort. Avec l’énergie du désespoir, il repoussa la Plume dans un recoin de son esprit. Il l’empêcha, sangsue qu’elle était, de se nourrir de ses pensées suicidaires. Toujours concentré à la refouler au plus profond de son âme, il avança en boitant vers sa porte-fenêtre, l’ouvrit et saisit fermement la rambarde du balcon. Il essaya en vain de l’enjamber pour se laisser basculer dans le vide mais il n’en avait plus la force. Une terreur brute s’empara de lui, la Plume revenait, il le sentait. Elle avait compris son projet et elle allait le forcer à la prendre et à dessiner le visage d’une nouvelle victime. Dans un dernier sursaut de résistance, il tenta de se laisser tomber en avant.

         Il vit le dur sol de béton sous ses pieds, les quelques arbustes chétifs qui encadraient l’entrée de l’immeuble, les massifs de fleurs colorées, les pigeons qui picoraient les chewing-gums collés sur le petit banc à la peinture écaillée par les intempéries et il la vit. Il la vit, elle le vit et, de manière inattendue, il se laissa tomber à l’arrière, sur ses fesses, renonçant à son projet dément.

         C’était une fille. Vincent ne la vit qu’en l’espace d’un battement de cœur mais il sut qu’elle était spéciale. Elle avait quelque chose de particulier qu’il n’arrivait pas à exprimer. Il entendit ses pas précipités dans l’escalier avant qu’elle n’entre dans son appartement, oubliant de frapper à la porte. Il crut alors avoir compris : elle était simplement belle. Malgré ses cheveux blonds décoiffés, ses joues rosies par sa course et son air affolé, elle était belle. Mais ce n’était pas ça, il y avait autre chose…

         Elle le fixa un instant sans rien dire, observant l’appartement ravagé du coin de l’œil et se demandant sans doute ce qu’elle faisait là, en face de cet homme étrange sentant horriblement mauvais qui la regardait d’un air hébété. Puis, se rendant compte qu’il était trop tard pour reculer, elle demanda timidement :

         « Vous êtes sûr que tout va bien monsieur ?

         L’esprit de Vincent était semblable à celui d’un malade atteint d’Alzheimer prenant conscience qu’il était dans sa cuisine sans se souvenir s’y être jamais rendu. Qui est cette fille ? Pourquoi est-elle entrée chez moi ? Puis une pensée étrangement hors du contexte le traversa : je devrais penser à réparer la poignée de cette porte.

         – Monsieur ? répéta la fille.

         Sa voix est aussi belle qu’elle, pensa Vincent sans la lâcher du regard. Puis il s’ébroua comme un animal, papillonna des paupières et dit d’une voix rauque à laquelle il trouva un étonnant accent de sincérité :

         – Non, ça ne va pas.

         Et il fondit en larmes. Il ne s’y attendait pas. C’était vraiment surprenant. Mais ça faisait du bien de pleurer. Voilà longtemps qu’il aurait pleuré s’il avait su quel soulagement cela procurait. Ce n’étaient pas des lourds sanglots mais de petites larmes coulant au coin de ses yeux. La fille les vit et elle sembla devenir encore plus mal à l’aise.

         – Vous voulez que j’appelle quelqu’un ? tenta-t-elle.

         Vincent secoua la tête. Il se leva faiblement et tira une chaise vers lui pour s’asseoir plus confortablement.

         – Je suis désolé que vous aillez vu ça, commença-t-il, sa voix s’étant éclaircie. Je devrais commencer par me présenter. C’est ce que les gens normaux font lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois si je me souviens bien. Je suis Vincent Sartre et je suis… j’étais écrivain.

         – Eh bien, je suis Émilie Dumas, reporter pour l’Écureuil de Condempre – mais je débute juste, dit-elle, compatissante. Je peux faire quelque chose pour vous aider ?

         Elle sembla hésiter avant d’affirmer d’une voix qui se voulait ferme :

         – Je vais vous aider à ranger cet appartement Monsieur Sartre. Vous voulez bien ? ».

         Des années plus tard, par une pluvieuse journée printanière où ressasser de vieux souvenirs était leur seule occupation, lorsque Vincent la questionnerait au sujet de cette décision, elle lui répondrait qu’elle n’avait jamais vraiment su pourquoi elle lui avait proposé son aide. Une intuition, un pressentiment, lui dirait-elle. Toujours est il qu’elle lui proposa bel et bien d’ordonner le dépotoir qu’était devenu l’appartement de Vincent et qu’il accepta.

         Il ne savait pas pourquoi cette fille l’aidait. Mais il aimait bien sa compagnie. En sa présence, son pouls s’accélérait et, derrière sa barbe hirsute, ses joues rougissaient.

         Il débusqua deux sacs poubelles et deux brosses et ils entreprirent de laver ce qui pouvait l’être et de jeter le reste – la grande majorité des choses. Ils ne parlèrent pas beaucoup mais ce n’était pas nécessaire ; Vincent parvenait à faire passer sa reconnaissance dans son regard.

         Lorsque les cloches sonnèrent midi, à la grande surprise d’Émilie, Vincent annonça qu’il allait acheter une pizza. Il dénicha quelques billets froissés et laissa seule une Émilie perdue dans ses sentiments. Devait-elle profiter de son absence pour s’éclipser ? Ou au contraire redresser cette table aux pieds en l’air et rester déjeuner avec cet homme dont elle avait pitié ?

         A son retour, elle avait visiblement opté pour remettre sur pieds la table de la salle à manger et il y déposa en sifflotant une pizza ainsi qu’une grande bouteille d’eau et un petit paquet brillant. Son habituelle bonne humeur était revenue. Après un bref instant de gêne mutuelle, leurs langues se délièrent et Vincent remarqua avec surprise qu’ils s’étaient mis à discuter gaiement comme deux amis qui s’étaient toujours connus. Émilie dont tout malaise s’était évaporé lui parla de sa famille, de ses parents divorcés et de son arrière-grand-mère à laquelle elle allait rendre visite tous les dimanches et de son travail, son quotidien de reporter qui n’était pas facile tous les jours. En échange, il lui raconta la légende du Vieil Oncle qui sembla la captiver et lui résuma d’un air songeur l’intrigue du roman policier qui avait fini dans la fontaine. Elle fut ravie de découvrir les gâteaux qu’il avait achetés mais il dut insister pour qu’elle mange le sien – c’était abuser de sa gentillesse, disait-elle. Contrairement à la matinée qui s’était déroulée dans le silence, l’après-midi fut marquée par leurs discussions animées, le repas semblant les avoir étonnamment rapprochés.

         Lorsqu’ils se quittèrent, l’appartement était passé de masure de sorcière à palais de princesse et ils étaient devenus ce qu’on appelait couramment des amis.

Émilie revint le lundi matin vers huit heures, avant d’aller travailler. En frappant à la porte de l’appartement de Vincent, elle eut l’agréable surprise de voir que la porte d’entrée avait été changée.

         « Entrez ! » dit Vincent de l’autre côté.

         Émilie entra. Vincent ne semblait plus être la même personne. Il était assis  derrière un ordinateur portable dans la salle à manger. Ses doigts pianotaient sur le clavier au rythme de la Petite musique de nuit de Mozart. Il écrivait. Il s’était douché, ses habits étaient neufs, ses cheveux noirs étaient courts et peignés et ses joues étaient aussi dépourvues de barbe que le nez du Père Noël de verrue.

         « Bonjour Émilie, fit-il en levant les yeux de son écran. Besoin de quelque chose ?

         – Non non, répondit-elle en souriant. Je voulais juste voir si tout allait bien.

         Si je n’avais pas cherché à sauter par la fenêtre… pensa aigrement Vincent.

         – Je te laisse, déclara Émilie. Je dois aller travailler, je suis déjà en retard…

         La porte s’était presque refermée lorsque Vincent s’écria :

         – Émilie !

         – Oui ?

         – Vendredi soir, 19h30 au Chêne du Roi, ça te va ?

         Vincent avait essayé d’adopter un ton décontracté mais il était devenu plus rouge qu’une tomate et n’avait plus de barbe pour le cacher. Mais le visage d’Émilie s’éclaira et elle acquiesça.

         Ce fut au tour de Vincent de sourire.

Le Chêne du Roi était le restaurant le plus somptueux – et de loin le plus cher – de Condempre. Situé dans la Vieille Ville, proche de la Citadelle, c’était une longue bâtisse de pierre aux larges fenêtres en ogive. La légende racontait que, lors d’une halte à Condempre, Charles V y avait planté un gland. Ce gland serait à l’origine du titanesque chêne devenu la pièce maîtresse des jardins du restaurant.

         Vincent attendait Émilie, assis à une table réservée. Pas une seconde ne passait sans qu’il ne regarde l’heure et se demande si elle ne l’avait pas oublié ou s’était moquée de lui. Il avait acheté pour l’occasion un costume trois pièces dans lequel il se sentait mal à l’aise. Ce n’était toutefois rien en comparaison avec les autres clients du restaurant. Il semblait avoir fait un voyage dans le temps. Il avait vu un homme avec un haut de forme, un autre avec un monocle et une femme avec une coiffure extravagante digne de Marie-Antoinette.

         Émilie arriva finalement, dans une robe bleue faisant ressortir le saphir de ses yeux.

         « Tu es très belle », dit simplement Vincent.

         Ils mangèrent ces petites choses raffinées que l’on trouve dans ces restaurants gastronomiques et burent de ces vins qui – Vincent devait l’admettre – étaient de fort bonne qualité. Après un instant de malaise semblable à celui éprouvé le jour de leur rencontre, ils se mirent à discuter dans la même bonne humeur. Ils se moquèrent plaisamment des antiquités qu’étaient les autres clients et rirent parfois si fort que certains d’entre eux se retournèrent avec des mines outrées.

         Après avoir achevé les délicieux fondants au chocolat qui leur furent servis en guise de dessert, ils allèrent même danser sur la petite piste aménagée à cet effet. La lumière des lustres véritables et le violon de l’orchestre miniature s’ajouta au charme de la scène.

         Puis, épuisés et – surtout dans le cas de Vincent – légèrement étourdis par l’alcool, ils décidèrent de se rendre au cinéma du Lion d’Or, adjacent à la rue de l’immeuble de Vincent. Ils durent toutefois renoncer à ce projet car l’unique avenue qui y menait avait été interdite à la suite d’une explosion de gaz qui l’avait ravagée quelques jours auparavant. En reconnaissant cette avenue, Vincent devint vert de honte mais ne dit rien.

         Émilie déclara alors qu’elle l’invitait à voir un film chez elle. Vincent rétorqua qu’ils étaient plus proches de chez lui mais elle insista. Ils prirent donc le tramway vers son immeuble.

         Son appartement était plus grand que celui de Vincent mais plus éloigné du centre-ville. Plus haut, il offrait néanmoins une vue panoramique sur une portion de la ville. Ils choisirent de regarder La liste de Schindler de S. Spielberg et ils ne manquèrent pas de pleurer dans les bras l’un de l’autre avant la fin du film.

         Il était près de minuit lorsque le film s’acheva. Vincent déclara à regret qu’il se faisait tard et qu’il allait être contraint de partir.

         « J’aimerais que cette soirée dure éternellement, dit Émilie.

         – Il y a peut-être un moyen de la prolonger un peu, dit Vincent en hésitant.

         Émilie l’interrogea du regard et il désigna le piano adossé contre un mur.

         – Je peux ? demanda-t-il.

         – Vas-y, dit Émilie en le rejoignant sur le banc. Il est juste là pour la décoration, je n’ai jamais pris la peine d’apprendre à en jouer. Tu sais jouer ?

         – Oui », affirma-t-il.

         Il joua un lent Clair de lune de Debussy, le piano renvoyant des ondes dans tout l’appartement. Puis le silence revint. Il posa ses mains sur ses genoux et enfoui son regard dans celui d’Émilie.

         Leurs lèvres se trouvèrent.

Dès le lendemain, Émilie intégra Vincent à son groupe d’amis permettant à celui-ci de retrouver une vie sociale. Pendant le mois de rêve qui suivit, ils cumulèrent les activités, les sorties au zoo et au parc d’attraction. Vincent ne s’était jamais senti aussi heureux.

         Vincent décida de présenter Émilie à ces parents. Il l’emmena donc à Pondry, la petite ville située à une trentaine de kilomètres de Condempre où ils habitaient. C’était un beau dimanche estival. La mère de Vincent les accueillit avec joie et parut ravie par Émilie. Elles passèrent même un long moment à discuter tandis que Vincent aidait son père à de menus travaux de bricolage. Cependant, de l’extérieur, Vincent voyait à travers la véranda que sa mère prenait la posture qu’elle avait lorsqu’elle était angoissée ou mal à l’aise. Elle souriait toutefois et il ne s’en inquiéta pas.

         Un peu plus tard, le père de Vincent les guida dans une courte marche à travers les paysages boisés des environs de Pondry. Sa mère prit un malin plaisir à raconter pendant toute la matinée les déboires de l’enfance de Vincent. Ce fut là l’occasion pour chacun de rire de lui et il les accompagna de bon cœur.

         Pour le repas de midi, la mère de Vincent leur cuisina son indémodable tartiflette, spécialité de la famille Sartre à laquelle elle avait été initiée par grand-mère Fantine elle-même et tous s’accordèrent pour dire qu’elle était excellente.

         L’après-midi, le père de Vincent les conduisit dans le quartier de Pondry appelé la Sartrène où vivaient les trois quarts des Sartre. Émilie fut alors présentée à ses membres les plus importants – et les plus âgés. En fin d’après-midi, Vincent la raccompagna chez elle.

Le temps passa comme une rivière cristalline et bientôt arriva la Saint-Valentin. Pour ce jour spécial, Vincent alla – très originalement – acheter des roses chez le petit fleuriste Au charme des roses tenu par le débonnaire grand-père d’un ami de Vincent.

         Vincent se dirigea vers l’immeuble d’Émilie en fredonnant tandis qu’il traversait le beau Pont des Statues enjambant la vive Fandre. Arrivant dans le petit parc jouxtant le bâtiment à la façade lisse et épurée où habitait Émilie, il allait presser le bouton de l’interphone étiqueté « Dumas » lorsqu’il la vit, de dos, assise sur un banc avec un inconnu qui à en juger par son sweat à capuche, son jean, ses tennis blanches et ses cheveux entièrement bruns n’était pas son père.

         Ça ne veut rien dire, c’est peut-être simplement un ami. Oui, c’est cela, un ami, réfléchit à toute vitesse Vincent. Mais il la regarde, même si tu ne vois pas leur visage, tu vois bien comment il la fixe, Vincent. Il la regarde comme un amant, pas comme un ami. Il l’aime Vincent, même de dos, ça saute aux yeux. Et elle l’aime aussi, tu le vois bien. Elle le prend dans ses bras. Tu vois son visage de profil maintenant. Il est beau. Elle l’aime. Elle l’aime ! Elle l’AIME !

         Vincent commençait déjà à rougir de colère. Émilie le trompait, c’était indéniable. Il héla un taxi en tentant de contrôler ses membres qui tremblaient frénétiquement. Il avait l’air si furieux que le taxiste jugea bon de ne pas lui réclamer les vingt centimes manquant à son billet de vingt euros lorsqu’il partit en claquant la portière.

         Vincent rentra chez lui en se précipitant sans réfléchir vers le tiroir dans lequel était rangé la Plume Rouge. À l’instant même où il la prit entre ses doigts, il sut qu’il avait fait une erreur.

         Bonjour Vincent, fit la voix dans son esprit d’un ton railleur. J’espère que je t’ai manqué…

         Non, tu ne m’as pas manqué, rétorqua mentalement Vincent en essayant désormais de la repousser.

         Quel dommage que tu sois si réticent à mon égard, Vincent. Nous pourrions faire de grandes choses ensemble. Tout ce que tu as jamais voulu pourrait t’appartenir si tu m’acceptait pleinement. Taras l’avait compris, regarde la richesse qu’il a accumulée.

         Taras, le Vieil Oncle, t’a tellement apprécié qu’il s’est tiré une balle dans le crâne à cent sept ans c’est bien cela ?

         Non, il s’est suicidé à cause de ses rêves, de ses cauchemars. Il a eu une vie difficile, Taras. Il a dû voler et tuer pour survivre sans obtenir la récompense qu’il méritait. Elle l’a repoussé malgré tout ce qu’il a fait pour Elle. Non, non Elle n’est pas morte comme tu en es persuadé. Il ne l’a jamais supporté et c’est de là que venaient son chagrin et sa colère, c’est de là que je puisais ma force.

         Jamais plus tu ne me contrôleras. Jamais !

         Ainsi soit il si c’est ton souhait. Je ne peux m’y opposer mais… mais tu dois en payer le prix. Tu dois payer pour garder ta liberté. Ceci est le prix.

         Sans qu’il ne la dirige, la main de Vincent trouva une feuille.

         Le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix.

         Toute colère l’avait déserté. Il suait à grosses gouttes. Malgré sa résistance,  il posa la pointe de la Plume Rouge sur la feuille.

         Le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix.

         Il commença à dessiner.

         Le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix.

         Un visage prit forme.

         Le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix.

         La vision de Vincent se troubla. Il sortit une nouvelle feuille et se remit à dessiner frénétiquement.

         Le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix le prix.

         Une grande fatigue l’envahit lorsqu’il eut achevé les deux dessins. Il voyait toujours légèrement trouble et la pièce tanguait comme le pont d’un navire autour de lui. Il reposa la Plume Rouge et se prit la tête entre les mains.

         La tempête qui faisait rage dans son esprit se calma et il osa regarder ses dessins. L’un représentait sa mère, l’autre Émilie.

         Ceci est le prix, dit la Plume dans sa tête d’une voix lointaine avant de disparaître de la conscience de Vincent.

         Le visage de Vincent se tordit d’un affreux rictus et il dit à voix haute :

         « Ce n’est pas fini, ce n’est pas possible. Je ne peux pas, je ne peux pas vivre sans elles… Non ! »

         Des larmes bouillantes coulaient sur son visage. Il reprit maladroitement la Plume et essaya de dessiner son propre visage. Mais son trait n’était pas le trait précis de la Plume, son dessin n’était pas ressemblant. Étouffant un grognement de dépit, il prit un long couteau dans la cuisine et le dirigea en direction de son cœur. Transpiration et larmes se mêlaient sur son visage. Malgré son désespoir, il hésitait encore. Il ne pouvait se résoudre à mettre fin à ses jours. Il le devait pourtant, il le devait. Une simple pression et tout était fini.

         Il allait exercer cette pression lorsque la porte s’ouvrit brusquement.

Émilie entra, catastrophée, accompagnée d’une vieille femme aux cheveux d’argent et aux yeux du même bleu que ceux d’Émilie.

         « Vincent, non ! Ne fais pas ça ! » cria Émilie.

         Vincent la regarda comme s’il avait vu un fantôme. Il ne comprenait pas. Il bégaya quelque chose d’incompréhensible puis renonça à parler et fixa la vieille femme.

         « Sais-tu qui je suis, jeune homme ? lui demanda-t-elle d’une voix calme.

         Vincent fit signe que non.

         – Je suis Mariya Kravtchenko, se présenta-t-elle en s’asseyant sur une chaise. Je suis l’arrière-grand-mère d’Émilie. Je me dois de réparer les erreurs de Taras. Je vais te raconter mon histoire, jeune homme. Il y a bien longtemps, alors que je n’étais qu’une jeune fille ukrainienne, un grand homme appelé Winston Churchill a dit : » un rideau de fer s’est abattu à travers le continent «. Il avait raison. En RSSU (Ukraine), le chômage, la pauvreté, la famine, les maladies, la peur,  la violence et la mort dominaient le pays. Tous voulaient fuir. Ils parlaient d’un monde bon et heureux situé à l’Ouest, de l’autre côté du rideau, là où les Rouges n’avaient pas le pouvoir. La fuite était toutefois rendue impossible par soldats, barbelés et mitrailleuses. Cependant, après que mes parents aient été dénoncés et exécutés, j’ai été contrainte de m’échapper. Sur le chemin, j’ai rencontré le beau jeune homme qu’était alors Taras Fomenko. C’est grâce à lui que j’ai survécu. Il avait deux plumes, l’une pour tuer et l’autre pour guérir. Il a gardé celle de mort et m’a donné celle de guérison et de protection. Nonobstant les obstacles, nous sommes parvenus à traverser le rideau de fer et sommes arrivés en France. Taras voulait que l’on se marie. Il m’aimait. Mais pour moi, il n’était qu’un ami très proche. J’ai refusé et il a sombré dans l’alcool. Il s’est servi de la Plume Rouge pour tuer et devenir riche mais il n’a jamais profité de sa fortune. Il a pris une femme – une Sartre – mais il ne l’a jamais aimée et elle est morte en couche avec son enfant. J’ai appris il y a quelque temps qu’il s’était suicidé. Une semaine après son enterrement, j’ai demandé à Émilie de s’introduire dans sa Maison et de chercher la Plume Rouge. Mais c’était déjà trop tard, elle n’y était plus, tu l’avais prise. Pendant un moment, je n’en ai plus entendu parler et j’ai pensé que Taras l’avait peut-être brûlée finalement. Mais voilà qu’Émilie s’est mise à parler de toi à chacune de ses visites. Elle t’avait trouvé en piètre état, tu étais un Sartre et quelques jours simplement après que tu l’aies rencontrée tu avais retrouvé ton état normal. Il suffit que l’on pose la Plume pendant trois jours et déjà elle perd de son influence sur vous. J’ai vite compris que tu l’avais récupérée. Mais personne ne t’avait formé à son utilisation, personne ne t’avait appris que le meurtre a pour prix la mort de ses êtres chers. J’ai prêté la Plume Bleue à Émilie afin qu’elle se protège et protège ta famille. On sait maintenant que ces précautions étaient nécessaires.

         Elle marqua une pause puis ajouta :

         – Je pense que tu as assez utilisé cette Plume. Il est plus sage que tu me la donnes. »

         Vincent la lui tendit sans la regarder dans les yeux, comme un enfant fautif. Mariya sortit l’étui blanc de sa poche et l’ouvrit. La Plume Bleue était dans son compartiment. Sa jumelle retrouva sa place. Il n’y avait pas trace du mot que Vincent avait lu.

         À la grande surprise de Vincent et d’Émilie, la vieille femme se leva et alluma une allumette qu’elle appuya contre l’étui. Il ne s’enflamma et ni n’explosa dans une gerbe d’étincelles mais se changea en une épaisse fumée blanche qui se dissipa en une poignée de secondes. Mariya souffla l’allumette et se dirigea d’un pas fatigué vers la porte. Émilie s’apprêtait à la suivre mais Vincent la retint, des larmes brillant au coin des yeux :

         « Qui était-ce, ce garçon ?

         Émilie le regarda avec étonnement et s’exclama :

         – Justin ? Mais c’est mon frère ! Tu n’étais pas jaloux tout de même ? »

         Vincent resta figé par la surprise puis poussa un soupir de soulagement. Il ne lui répondit pas – sa voix se serait brisée – mais lui fit signe de s’approcher.

         Il l’attira vers lui et la prit dans ses bras.

                                                                           Cristóbal A. A. Hernández.

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